
Plus que le récit de la découverte du
handicap de son enfant à la naissance, l’auteur a fait de son histoire celle de
la différence. De tels sujets font inévitablement vibrer des cordes sensibles,
renvoient à cette peur de la différence, et peuvent générer des tensions
extrêmes dans la discussion ou la relation. Avec un sujet aussi lourd, il ne voulait
pas bousculer le lecteur, mais, dans le même temps, partager nos expériences, nos histoires, lui semble très important.
Quelle technique graphique avec vous utilisée,
et pourquoi avoir pris l'option du noir et blanc pour traiter ce sujet ?
J’ai envisagé au début de faire ce travail à la plume et à l’encre. Je
pensais ne faire que du dessin au trait, que cela se lise comme une écriture.
Il fallait pouvoir oublier complètement le dessin, que l’on ne s’y arrête
surtout pas pour ne pas perdre le fil de l’histoire. J'ai utilisé le crayon
graphite qui donne un effet très doux, mais également des gris très denses, la
présence de masses qui traduisent la lourdeur des sentiments, en alternance
avec les scènes racontées au trait. L'idée est de mettre le dessin au même
niveau que le texte, qu'ils se lisent l'un et l'autre avec la même rapidité.
Essayer d'aller à l'essentiel, laisser de côté les « belles images »,
faire en sorte que le texte et l'image soient imbriqués l'un dans l'autre,
qu'ils forment ensemble une même écriture.
Pourquoi avoir choisi le biais de
l'anthropomorphisme, qui donne une dimension presque singulière à l'album ?
Dans un premier temps, j’ai posé l’histoire
sur le papier telle qu’elle me venait, avec des personnages humains. Mais j’ai
vite ressenti, dès qu’il s’est agi de penser à la publier, qu’il devenait
impossible de le faire avec des personnages nous ressemblant trop. Cette
histoire est tellement intime que j'avais le
besoin de mettre une distance, de protéger le lecteur par une sorte de philtre,
qui soit aussi un bouclier pour moi et pour ma famille. Ces têtes d'ours
mettent une sorte de neutralité. Tout le monde peut s'identifier sans trop s'identifier, donc recevoir cette
histoire avec plus de douceur. Ce n'est pas que mon histoire, c'est
l'histoire de la confrontation avec la différence, et en ce sens c'est celle de
tout le monde.
Ces options aident-elles le livre à trouver un
public assez jeune malgré la gravité du propos ?
Quand j'ai commencé à "coucher » cette histoire sur le papier, je ne pensais même pas l'éditer ! Je ne me suis donc pas posé la question de la tranche d'âge. J’en ai écrit trois versions différentes avec des têtes humaines. Puis, lorsque nous avons entrepris le travail éditorial, nous nous sommes interrogés en priorité sur ce qui servait l'histoire. Nous avons sans cesse resserré l'approche pour la sortir de son contexte personnel et en faire une histoire à laquelle chacun puisse adhérer. 'en ai fait une histoire sur la différence, reflet de celle que l’on n’a pas envie de voir, la peur de l’autre qui est le noeud du problème. C’est cela qui a touché l’éditeur. Il nous a semblé plutôt être un projet adulte, à cause du sujet, mais si cet album peut toucher un public plus jeune, j'en serais ravi !
Propos
recueillis par mail et téléphone par Muriel Tiberghien.
Liste des analyses des oeuvres de l'auteur : Jérôme RUILLIER
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